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Le soir de l'élection

Publié le : 10 novembre 2008 à 10:11 par Marcos Punsbed
Catégorie : Nouvelles / Essais

Printemps 2012, un soir. Quelque part, près de Lille.



Antoine Balkowski a coincé les écouteurs de son baladeur dans les orifices de ses oreilles. Allongé sur le lit inconfortable, une couchette plutôt qu’un lit, il écoute les nouvelles du soir sur les ondes FM. A la radio, le commentateur est un peu fébrile. Dans quelques minutes seront connus les résultats du deuxième tour des élections présidentielles. Antoine Balkowski ne se fait aucune illusion. L'actuel président de la République sera à nouveau élu. Il colle trop bien à l’air du temps, à la paranoïa de l’époque pour qu’il en soit autrement. Une paranoïa que le président a d’ailleurs lui-même méthodiquement organisée en plaquant inexorablement, durant les cinq années de son mandat, le modèle made in USA sur l’organisation hexagonale.


Antoine Balkowski sent le malaise arriver. Régulièrement, plusieurs fois par jour, la nuit aussi, ça monte en lui. Ça vient de très loin, d’un lieu profondément enfoui dans son cerveau. Et ça monte, ça monte, ça monte et ça explose dans tous ses nerfs, dans sa tête, dans sa gorge. A cet instant, il a peur qu’elle ne survienne à nouveau, l’envie de hurler comme un fauve blessé, de courir en tous sens pour se cogner aux murs. Colère et révolte, haine et désespoir. Angoisse. Panique. Voilà ce qu’ils ont fait de lui : un humain qui, peu à peu, jour après jour, sent revenir en lui les pulsions animales ancestrales. Les pulsions primales.


Il sait que ses compagnons de cellule l’observent, qu’ils sont prêts à lui faire barrage de leur corps, pour le retenir et l’empêcher de s’éclater la tête contre l’un des quatre murs. Quatre murs qui délimitent les quinze mètres carré dans lesquels on les a confinés. Ils sont cinq à se partager la cellule. Trois mètres carré par personne, lits et toilettes compris. Odeurs de merde, d’urine et de sueur mêlées.


Antoine Balkowski est ici depuis près de six mois. Il ne sait pas combien de temps encore il restera dans ce trou comme une bête en cage. Il attend. Il attend son jugement. Son avocat lui a dit que c’était mal parti pour lui puisqu’à plusieurs reprises il s’est livré aux exactions qu’on lui reproche. Ses codétenus attendent eux aussi leur passage devant le tribunal. Certains sont emprisonnés depuis plus longtemps que lui. Ils sont ici pour des raisons graves. C’est ce qu’on leur a dit.


Michel Roussel s’est fait tiré quatre fois le portrait en treize minutes par des radars alors qu’il roulait sur l’autoroute, au volant de sa vieille Ford, frôlant les cent- cinquante kilomètres heure. Excès de vitesse. Faits aggravants, il ne portait pas sa ceinture de sécurité et le dosage sanguin qui fut pratiqué laissa apparaitre un taux d’alcoolémie de 0,60 grammes par litre de sang. Il avait bu trois bières avec des amis avant de prendre la route.


Ahmed Mebarek. Un cas, celui-là. Si l’on en croit la police. Il avait l’habitude de consommer du cannabis. En fait, il fumait un joint ou deux chaque samedi, histoire d’échapper provisoirement à une réalité de la vie qu’il jugeait trop dure à supporter, c’est-à-dire le chômage et des conditions de logement indignes. Il s’est fait choppé par des policiers en civil dans la rue, un soir d’hiver, après avoir vu son dealer habituel. Ils l’ont un peu frappé mais cela n’a pas été consigné dans le procès-verbal. Détention et usage de stupéfiants.


Arthur Hasselgrouve n’a pas eu de chance non plus. Un guet-apens dans une ruelle sombre n’aurait pas été plus efficace. « Je vous aime, depuis que je vous ai rencontrée la première fois, je vous aime », a-t-il dit à l’une de ses collègues de travail, en lui prenant la main. La jeune femme avait des témoins et un minuscule magnétophone dans l’une des poches de sa veste. Ce qu’il a dit fut enregistré. Son geste tendre fut observé et rapporté. Harcèlement sexuel.


Pierre Sénéchal n’a pas le sentiment d’avoir commis un acte répréhensible. C’est ce qu’il prétend. Il a écrit un roman dans lequel il parle de la vie de tous les jours, de l’amour, de la mort, des gens qui se frayent un chemin hasardeux dans les méandres de l’emploi précaire. Il y a aussi, dans son livre, au fil de l’histoire racontée, une dénonciation des pratiques de ceux qui sont au pouvoir, de la misère et du retour de l’obscurantisme religieux, une description de la disparition progressive de nos libertés. Trouble à l’ordre public.


Antoine Balkowski fumerait bien une cigarette. Mais c’est interdit. Même en prison, même au ban de la société, c’est interdit. Il se souvient de la sensation apaisante, la fumée qui entrait dans la bouche, l’écran de fumée qui semblait le protéger un peu du monde. Il se souvient aussi que c’est à cause de sa manie qu’il est ici. Plusieurs fois il a fumé du tabac, comme un adolescent, dans les toilettes de son entreprise. Une fois aussi il s’est livré à son vice sur le parking où il garait sa voiture. C’était sa façon à lui de résister à une dictature insidieuse qui ne disait pas son nom. On l’a dénoncé. Il n’a jamais su qui a fait cela. Quelle importance, d’ailleurs, de le savoir. Tout le monde dénonce, aujourd’hui, pourvu qu’il y ait une prime à gagner.


Antoine Balkowski vient d’avoir trente ans. Il est en prison. Il a perdu son emploi et sa dignité et il attend qu’un juge lui assène sa sentence. Il ne sera plus jamais comme avant. Souvent, chaque jour, chaque nuit, il pense à Mathilde. Elle n’est pas venue lui rendre visite. Il ne sait pas ce qu’elle pense de tout cela ni quelle sera sa réaction lorsqu’il sortira. Mais il a peur. Il a peur qu’elle aussi elle ait des micros cachés sous ses vêtements et des caméras implantées au fond des yeux.

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