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Collector

Publié le : 27 janvier 2009 à 11:44 par arpenteur (Site web lien externe)
Catégorie : Nouvelles / Essais

- C’est fini pour aujourd’hui, Monsieur Sammel. Et je suis désolé, je sais combien ces rendez-vous comptent pour vous, mais malheureusement, je serai absent la semaine prochaine. Je dois assister à un cycle de colloques à Londres.

Il m’a dit ça d’un ton très satisfait, pour ne pas dire suffisant, que l’air grave et désolé qu’il prenait derrière ses lunettes rondes ne masquait aucunement. Sa moue sérieuse et professionnelle semblait devoir légitimer la blancheur de sa blouse.

Cela ne m’a pas étonné que le Docteur Lefumaz me précise son emploi du temps. Il pensait justifier ainsi ses compétences, et les tarifs exorbitants qu’il pratiquait, faisant de la collection le concernant la plus onéreuse de toutes.

Il m’a tendu la petite carte, sur laquelle figurait notre prochain rendez-vous. Je l’ai regardée, et j’ai acquiescé tristement. Il a du prendre ça pour un « au revoir » puisqu’il a refermé sur moi la lourde porte de bois moulé sur laquelle étincelait sa plaque : « Docteur Cyril Lefumaz, Psychiatre ». Elle brillait tellement, que je le soupçonnais de l’astiquer tous les soirs.


Je me suis retrouvé seul dans ce couloir qui sentait la vieille humidité. Une légère odeur de neuf émanait encore de l’épais tapis couleur prune installé depuis peu sur l’escalier de pierre qui s’entortillait autour d’un ascenseur brinquebalant. Elle ne masquait toutefois pas la vétusté de cet hôtel particulier investi par diverses professions libérales. Mais cette vieille architecture permettait des hauts plafonds, et de grandes portes en bois, qui devaient ravir le Docteur Lefumaz. Il s’en dégageait une certaine classe, une respectabilité, que l’on n’aurait pas trouvées dans un quatre pièces d’un immeuble des années 70.

La carte de rendez-vous dans la main, je l’examinais encore une fois avec soin : c’était effectivement pour jeudi en quinze 16h45, comme d’habitude. Une éternité, et surtout un trou de plus dans ma collection. Le huitième.

Tout comme les vacances, je détestais ces congrès auxquels le docteur se rendait de temps en temps, et où je l’imaginais se pavanant parmi ses pairs, en sirotant des cocktails. Il devait sans doute y parler de moi, de mon « cas très intéressant », comme il disait, tout en piquant des olives avec un cure-dent.


Quand je me suis retrouvé dans la rue, la nuit commençait à tomber, comme tous les jeudis de novembre vers 17h45.

Deux cent dix-neuf.

J’avais 219 cartes de rendez-vous du Docteur Lefumaz pour le jeudi 16h45. Cette pensée a légèrement apaisé ma colère, alors que je répertoriais ma nouvelle acquisition dans mon calepin.

Voilà plus de quatre ans que je consultais ce charlatan, uniquement pour réunir cette collection unique. Je l’avais convaincu sans peine que j’avais un problème nécessitant un suivi hebdomadaire : je lui ai parlé des collections que je ne faisais pas.

Ben oui, je ne suis pas fou. Je n’allais pas lui parler de celles que je faisais vraiment. J’avais constaté qu’il devait être collectionneur, lui aussi : les trois étagères sur lesquelles trônaient une trentaine de petites statues africaines en bois, représentant des sorciers, le trahissaient. Je me suis tout de suite méfié, me félicitant de la longue expérience qui m’avait permis de remarquer ce détail.

Alors pour éviter qu’il ne profite de nos séances pour noter sur son bloc des idées de nouvelles collections, tout en feignant m’écouter d’un air distrait, je me suis bien gardé de lui parler des miennes.

Je l’ai accroché dès notre première rencontre, avec ma soi-disant collection de timbres et la tristesse frisant le désespoir que j’avais ressentie, lorsqu’un soir, en rentrant de l’école, j’avais découvert que ma mère avait tout vendu, pour s’acheter une robe en vue du mariage de sa soeur. Comme si Grégoire Sammel était du genre à collectionner des timbres… Dès le début, j’ai pu lui faire avaler n’importe quoi à ce bon Docteur.

Je n’avais pas à en rajouter beaucoup, parce qu’effectivement j’avais toujours dû lutter avec mes parents pour sauvegarder mes collections, et que parfois ils en avaient détruit l’une ou l’autre. La perte qui m’avait fait le plus de peine fut celle des 1871 cannettes de soda de couleur bleue, toutes différentes, que j’avais réunies en moins de cinq ans, qui avait disparu un mois avant que je ne fête mes treize ans. Toutes différentes, mais beaucoup trop encombrantes, paraît-il. Et tout ce qu’il m’en restait aujourd’hui, était un vieux cahier scolaire, intitulé « Collection No 9, canettes bleues », dans lequel je les avais toutes listées, précisant la date et le lieu de leur acquisition.


En rentrant de ma séance chez Lefumaz, j’ai constaté qu’à l’angle de la Rue du Crochet et de l’avenue Monthelier, tristement dégarnie en cette fin d’automne, il y avait eu un accident. Un vieil homme avec un chapeau de feutre, avait coupé la priorité à un jeune cycliste. La police venait d’arriver sur les lieux, et prodiguait les premiers soins à la victime, sous le regard toujours trop curieux des badauds. Le vélo vert, dont la roue avant était totalement pliée gisait sur la route, trois ou quatre mètres devant une Subaru couleur rouille. Quelques agents essayaient de réconforter le chauffard qui semblait être particulièrement choqué. L’ambulance est arrivée quelques instants plus tard, et a emmené le blessé.

C’est alors que j’ai remarqué la silhouette jaune que les policiers avaient dessinée à la craie à l’emplacement du cycliste. Elle saignait.

J’ai ressenti une impression étrange face au vide que la victime avait laissé sur la route. C’était la première fois que je voyais du vide.

Le lieu de l’accident a été mesuré, dessiné, puis peu à peu dégagé. J’ai alors vu que la silhouette de la voiture, et celle du vélo accidenté avaient également été marquées. Puis la circulation a repris, écrasant le vide et le sang.

De retour chez moi, j’ai classé, avec un mélange de satisfaction et de tristesse, la deux cent dix-neuvième carte de rendez-vous du Docteur Lefumaz avec les autres.

Quinze jours. Une éternité.

J’ai pris un bain bouillant, tout en relisant le carnet consacré à ma collection de chaussures gauches. La collection No 66. A chaque fois que je voyais une paire de chaussures, devant une porte, dans un vestiaire, n’importe où, je glissais la gauche dans mon sac, avec un sentiment de honte, mêlé au plaisir de compléter ma collection, et à la peur de me faire prendre. Comment aurais-je pu alors me justifier ? La relecture de certaines de ces 377 acquisitions que j’avais notées également de 1 à 5 selon le degré de danger, m’a fait sourire, et très vite je me suis senti beaucoup mieux.


En sortant de mon bain, je me suis coupé les ongles des pieds, et comme à chaque fois, j’en ai déposé les morceaux dans un grand bocal de verre. Il y en avait près de trois kilos, et j’en étais très fier. C’était le résultat d’innombrables années de travail et de discipline, mais j’avoue que pour cette collection-ci, je n’avais pas de carnet, ni de numéro.

Je suis ensuite passé à mon contrôle quotidien, et j’ai vérifié que ma collection principale était toujours complète à l’aide du cahier « Collection 0 : collections ». J’avais beau avoir installé un système d’alarme très perfectionné sur ma porte d’entrée, de nos jours, on ne peut être sûr de rien.

Malgré cette activité qui chaque soir me procurait un apaisement délicieux, je n’ai pas trouvé le sommeil. J’ai ressenti cette nuit-là un grand vide. C’est dans la pénombre de ma chambre que j’ai compris : il me fallait commencer une nouvelle collection. Laquelle ? La réponse m’est apparue comme une évidence.

J’ai pris mon appareil photo, et je me suis rendu sur les lieux de l’accident que j’avais vu en rentrant. En chemin, j’espérais de toutes mes forces que la circulation n’ait pas déjà fait disparaître le vide.

Tout était là : la voiture, le vélo, le cycliste, le sang. Le rare trafic de cette fin de soirée m’a permis de prendre la victime en photo sous tous les angles, et c’est presque en courant que je suis rentré chez moi.

J’ai passé la nuit à imprimer les photos, à les classer, puis à les répertorier, dans un carnet tout neuf : lieu, date, circonstances. Au petit matin, j’ai écrit sur la couverture « Collection No 114 : Vides ».

Je savais que je ne dormirais pas. Comme à chaque fois que j’inaugurais un nouveau cahier, l’excitation du moment était trop forte. Il me fallait un deuxième exemplaire de vide, sinon, ce n’était pas encore une collection. J’ai passé ma journée à arpenter les rues de la ville, espérant rencontrer l’attroupement de badauds qui me révélerait l’absence dont j’avais besoin. Mais en vain.

J’ai marché pendant des heures, et pas le moindre accident en vue. Lorsqu’à quelques reprises, j’ai entendu des sirènes, j’ai couru comme un fou dans leur direction, mais jamais je ne les ai trouvées. Leur son ricochait d’immeuble en immeuble en me désorientant complètement.

Après avoir passé la soirée avec ma collection No 59, « gommes en forme d’animaux domestiques herbivores », puis avec la No 47, qui contenait les pages 47 de tous les livres que j’avais lu depuis quinze ans, je me suis enfin endormi.


Dès le lendemain, j’ai fait l’acquisition d’un scanner, afin d’écouter les fréquences de la police. Ainsi, j’en étais certain, je ne manquerai plus le moindre accident, plus le moindre vide.

Mais malheureusement j’ai constaté qu’il était rare que je trouve le vide d’une personne blessée. La plupart du temps ce n’était que le vide rectangulaire et banal de véhicules légèrement accidentés.

J’en ressentais une obsédante frustration, qui grandissait chaque jour un peu plus. Je parvins à l’apaiser légèrement en subtilisant un escarpin noir, taille 38, dans les vestiaires de la piscine municipale. Mais cela ne me suffisait pas. Jour après jour, je recherchais encore et encore. Je poursuivais ces silhouettes fantômes avec l’acharnement du désespoir. Grégoire Sammel ne pouvait avoir une collection ne comprenant qu’un seul exemplaire. Cela n’avait pas de sens.

Jamais je n’avais ressenti un tel besoin d’aller voir le Docteur Lefumaz. Mais Monsieur se pavanait de l’autre côté de la Manche, et son absence était le vide le plus inutile que je pouvais trouver.

La veille de ma séance du jeudi, j’ai enfin trouvé un moyen de compléter ma collection de vide. J’allais en créer moi-même. Je n’aurai pas l’outrecuidance de faire un faux, et de dessiner moi-même une silhouette sur un quelconque trottoir, non.

Je suis un collectionneur, pas un tricheur.


Le soir même, alors que je passais dans la rue du Docteur Lefumaz, j’ai eu le plaisir de voir un attroupement, à une centaine de mètres de l’hôtel particulier. L’ambulance quittait les lieux, et les policiers dispersaient la foule, tout en arpentant méticuleusement la zone qu’ils avaient délimitée à l’aide de rubans de plastic rouge et blanc. Je me suis renseigné sur ce qui s’était passé en interrogeant les passants amassés sur le trottoir.

Un badaud m’a annoncé fièrement qu’un homme avait été tué, et qu’il avait eu le temps de voir la victime avant que les policiers ne la recouvrent d’un drap blanc. Il m’a raconté qu’elle aurait semble-t-il été poignardée, ce qui expliquait la longue trace de sang qui s’étalait jusqu’au caniveau. Je ne me suis pas attardé sur les lieux, je n’avais pas rendez-vous aujourd’hui.

Mais quelques heures plus tard, je suis revenu, profitant du calme de la nuit. A coup de flashs répétés qui illuminaient la rue déserte, j’ai immortalisé le vide ensanglanté du Docteur Lefumaz.

Je n’aurai jamais une deux cent vingtième carte de rendez-vous… C’était certain.

Mais je savais qu’il fallait parfois savoir sacrifier une collection pour en valoriser une autre. Je l’avais appris il y a déjà bien longtemps.

Ce texte a été lu 741 fois.


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par : Agnès Chêne



Rédiger un commentaire sur ce texte Votre avis sur ce texte … (3 commentaires)

Lecteur de passage (zoggdanoff)

Le 27 janvier 2009 à 15:16

Bravo! Drôle et terrifiant à la fois. Belle écriture,et donc, le plaisir de lire retrouvé... Merci.
Remonter au texte | #1100

Lecteur de passage (ex-îlés)

Le 27 janvier 2009 à 17:19

Fantastique!... Les idées sont assez originales. Et bien organisées. j'ai lu le texte du début à la dernière phrase avec un brûlant désir de connaître la fin de l'histoire. Vous avez une belle plume et j'aime ça.
Remonter au texte | #1101

Pas d'avatar

conselia

Le 22 septembre 2009 à 21:45

Bonsoir,
Je viens de découvrir ce texte que je trouve vraiment très réussi. Bien sûr, le sujet se prête à une chute plaisante, mais c'est le talent qui porte l'ensemble et je suis vraiment séduit.
Remonter au texte | #1120


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