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A t'tal !

Publié le : 31 décembre 2009 à 13:40 par arpenteur (Site web lien externe)
Catégorie : Nouvelles / Essais

« Franchement, à ta place j’aurais pris autre chose. Tout le monde sait qu’au Café du Cheval blanc, le meilleur c’est le pavé de bœuf flambé. Mais en fait, je n’ai pas été surpris que tu manques autant d’originalité. Comme d’habitude. Mardi, pizza quatre saisons. Quand vas-tu faire preuve d’un peu de fantaisie, mon pauvre. Pour tout dire, je n’attendais rien de mieux de ta part. Au moins, tu ne m’as pas déçu. A t’tal ».


Et il a raccroché.


Ce matin, l’horloge du four indiquait 7h19, et il venait de prendre possession de ma journée. Une fois de plus.


J’ai essayé d’oublier sa voix en me noyant dans le ronronnement de la machine à café, mais son « à t’tal » résonnait encore et encore dans ma tête comme un lancinant et assourdissant carillon un matin de Pâques.


Voilà des mois que cela dure. Depuis le lendemain de mon anniversaire, très précisément.


J’avais décroché à la quatrième sonnerie, comme d’habitude.


« Bonjour Martin. Comment on se sent ? 26 ans… C’est fou, ce que le temps passe tu ne trouves pas ? Je ne vais pas te déranger longtemps, mais je peux te dire une chose : je sais tout ».


Je n’ai même pas pu demander qui était à l’appareil. Il avait déjà raccroché. Plutôt étrange. J’ai vérifié sur l’écran de mon téléphone : numéro caché.


J’ai pensé à une erreur, malgré la coïncidence des prénoms, et j’ai vite oublié cet appel.


Sauf que deux jours plus tard, ça recommençait : « Tu te souviens de moi, Martin ? »


Je n’ai eu le temps ni de réfléchir à cette voix, ni de répondre. Il a continué : « Je suis celui qui sait tout. Tout le monde à un petit secret, quelque chose à cacher, n’est-ce pas ? Allez, à t’tal ».


Et la communication fut coupée. Perplexe, j’ai pris ça avec le sourire. Je me souvenais, en effet. Encore ce faux numéro.


Mais le même jour, peu avant midi, j’ai reçu un nouvel appel masqué. Et j’ai enfin réussi à en placer une :


« - Je suis désolé, Monsieur, mais vous devez faire un faux numéro. Qui cherchez-vous à atteindre ?


- Mais toi, mon cher Martin. C’est toi que j’essaie d’atteindre. Et quelque chose me dit que je ne vais pas tarder à y parvenir. Enfin, je dis ça, je dis rien.


- Non désolé, vous devez vraiment faire erreur ».


Il y a eu un bref silence. J’étais sur le point de raccrocher, lorsqu’il a repris :


« - Une erreur ? A ta place je n’en serais pas si sûr. Je te rappelle que je sais tout. Je sais par exemple que tu portes une veste bleue en velours côtelé. Pas terrible d’ailleurs. T’as vraiment un goût de chiotte. Tu viens juste de quitter ton travail, en sortant par la porte qui est du côté de la gare. Comme d’habitude. A t’tal ».


Il n’y avait plus que les « bips » répétitifs de fin de conversation, mais j’ai gardé mon téléphone à l’oreille quelques instants. J’étais sidéré, désorienté, abasourdi. Ce n’était pas une erreur. J’ai regardé autour de moi, mais je n’ai rien vu de particulier. J’ai fouillé l’historique de mon téléphone, mais l’écran ne m’a rien révélé sur mon mystérieux interlocuteur.


« - Ca va ? Tu es sûr ?


Laurent me demandait ça pour la troisième fois depuis le début du repas.


- Mais oui, ça va, excuse-moi, mentis-je, en jouant du bout de la fourchette avec un morceau de poivron, suis un peu crevé, c’est tout. Ca ira mieux la semaine prochaine.


- Si tu le dis… »


Nous avons continué à manger dans un silence inhabituel.


Mes pensées étaient accaparées par ces étranges appels. Ils repassaient en boucle dans ma tête, les premiers m’étant parfaitement revenus en mémoire comme si je les avais entendus quelques minutes plus tôt. Je les analysais en tous sens, y cherchant une signification, y cherchant la preuve que c’était effectivement un faux numéro, essayant de mettre un nom sur cette étrange voix. Et je laissais refroidir ma quatre-saisons à peine entamée.


Il a rappelé le soir même, vers 23h, pour me souhaiter « Mauvaise nuit ». Ce n’était pas vraiment nécessaire, mais il a sans doute voulu assurer son coup.


Je n’ai effectivement pas fermé l’œil cette nuit-là. D’ailleurs je n’ai quasiment pas dormi depuis.


Il n’appelle pas tous les jours. Et finalement, je crois que c’est ce qu’il y a de pire. Il me dit qu’il sait tout, me répète inlassablement que les secrets ne peuvent être gardés éternellement. Je passe mon temps à craindre ses appels, et entre chacun d’entre eux, je me repasse le fil de ma vie. Depuis mon plus vieux souvenir, jusqu’à maintenant. Et puis je recommence encore et encore, examinant chaque détail, y cherchant avec assiduité obsédante le secret auquel il fait si souvent allusion, qui pourrait être un indice, me mettre sur sa piste, m’aider à comprendre.


A chaque fois que le jour se lève, je me traîne jusqu’à la salle de bain. Je reste de longues minutes appuyé sur le lavabo. Je scrute le reflet de mon visage vieilli, essayant de sonder mes cernes noires, pour qu’elles me révèlent enfin le fameux secret. Elles restent muettes. Que pourraient-elles me dire d’ailleurs ?


Je n’ai rien à cacher, aucun secret, aucun vice, ni quoi que ce soit qui pourrait rendre ma vie intéressante. Je suis la définition même de « Métro-boulot-dodo », sauf que je me déplace en voiture.


Cette routine m’a toujours rassuré. Elle est le ciment qui fait tenir le fragile équilibre derrière lequel je me protége. Je n’aime pas le changement.


Depuis la nuit où, profitant du sommeil d’ivrogne de mon père, Maman m’a emmené, mettant ainsi brutalement fin aux rituels coups que nous recevions chaque soir, je n’aime pas la nouveauté. Je déteste l’inconnu. En pensant me protéger, elle a bouleversé mon quotidien, elle m’a mis à l’abri de la pluie de coups, mais elle a brisé tous mes repères encore plus sûrement que les mains épaisses de mon père. Je les connaissais, elles, au moins.


Et voilà que maintenant, cette voix au téléphone renverse tout. Chaque sonnerie claque comme un coup de pied dans ma forteresse de sable. Chacun de ses « à t’tal », si calme soit-il, est une tornade furieuse qui aplatit le château de cartes bien organisé qu’est ma vie.


Il laisse parfois des messages sur ma voiture. Des feuilles de papier journal, sur lesquels il raconte ma vie au marqueur rouge : « Dis donc, tu as eu le courage d’inviter Julie pour boire un verre, ou quoi ? Non, je ne pense pas. Ca doit être elle qui te l’a proposé, non ? Ca t’a terrorisé, mais tu y es allé quand même, tu ne sais pas dire non. Tu n’aurais pas dû, franchement. Elle n’est pas terrible. Tu mérites mieux. Quoique. Tu avais l’air tendu, je trouve. Les chaises du « Mouton volant » ne sont pas confortables, ou c’est elle qui t’avait mis un balai dans le cul ? ».


D’autre fois ce sont de simples « à t’tal », dessinés du bout de ses doigts immondes dans la neige de mon pare-brise. Je passe alors le racloir en pleurant, et je rentre chez moi. Et j’attends qu’il appelle. Je sais qu’il va appeler. Il finit toujours par appeler.


Je laisse sonner le téléphone jusqu’à ce que je n’en puisse plus. Je l’enfouis sous des coussins, et je m’assieds sur la pile en hurlant de colère. Mais jamais il ne se décourage. J’essaie d’être le moins prévisible possible, de le déstabiliser, mais c’est finalement moi que cela perturbe.


« Dix-sept sonneries avant de répondre aujourd’hui ? Bravo Martin, quelle originalité ! J’espère que tu arriveras à dormir après un tel exploit. Je savais que ce jour viendrait, que tu laisserais passer la 4ème sonnerie sans décrocher. Mais dix-sept, je ne pensais pas. Chapeau. De toute façon, je sais que tu finis toujours par répondre. Je voulais juste te demander une chose : pourquoi tu as acheté ce livre, hier, tu veux bien me dire ? Pourquoi tu te laisses embarquer ainsi par le matraquage qu’en fait l’éditeur ? Tu as peur d’être le seul abruti à ne pas l’avoir lu ou quoi ? Parce qu’en plus, je peux te dire, je l’ai lu la nuit dernière, pour être sûr, et franchement, il n’en vaut pas la peine, pour être poli. Enfin bref, ce n’est pas moi qui vais te changer n’est-ce pas ? Sur ce, à t’tal… »


J’ai bien envisagé de porter plainte. Mais il faudrait d’abord découvrir qui il est. Puis cas échéant, il n’encourrait qu’une peine minime pour abus du téléphone. Alors à quoi bon ? Et il m’a avertit : « Inutile de parler à qui que ce soit de notre nouvelle amitié. Ca ne changerait rien, tu le sais. Mais par contre, cela me mettrait de fort méchante humeur, si tu vois ce que je veux dire. A t’tal ! ».


Je pourrais aussi ne pas répondre, mais j’aurais alors un billet sur ma porte, une lettre, un message qu’il me ferait porter au travail, un e-mail, une dédicace à la radio, un téléphone à mon intention dans un restaurant, ou je ne sais quoi.


Alors quand ça sonne, je décroche.


Sa voix m’étouffe. Elle se colle à mon cerveau comme une mélasse nauséabonde. Elle me pénètre comme un acide, qui coule avec la lenteur de la poix de mes oreilles à ma gorge. Elle me brûle le cou, m’écrase la poitrine, et me ronge le ventre. J’ai perdu quatorze kilos en deux mois. Je ne dors plus.


Je m’enfonce dans ce marais qui m’entrave de toutes parts. Je suis englué dans cette voix douceâtre et visqueuse. Je fonds sous son regard que je sens posé sur moi en permanence, comme la langue baveuse d’un chien qui hésite à mordre.


Je suis dépossédé de ma propre vie. Je suis exhibé malgré moi. Je marche dans la rue comme si j’avais les fesses à l’air. Je fais mes courses en me sentant aussi ridicule que si j’étais complètement nu. Je vis à poil.


Que va-t-il penser de ma tenue, de mes repas, de mes achats ? Quels commentaires va-t-il faire ? Quand va-t-il appeler ? Pourquoi ? Que me veut-il ? Pourquoi ne demande-t-il jamais rien ? Pourquoi ? De quel secret parle-t-il ? Pourquoi ? Pourquoi ?


Il est le roi de ma vie, et je suis le bouffon de la sienne.


J’ai renoncé depuis longtemps à percer le mystère de son identité. Je veux simplement la paix.


C’est pour ça que je suis monté ici aujourd’hui, tout en haut de ce clocher. Pour tester sa réaction. Et puis, je peux observer les alentours à loisir. Peut-être parviendrais-je ainsi à le repérer parmi les passants.


Les cloches annoncent midi dans un fracas qui me fait sursauter. Je manque de tomber, et je ris de m’être ainsi laissé surprendre. C’est bon. Je remarque que ça fait longtemps que je n’ai pas ri. J’apprécie quelques instants le fait d’être au-dessus des toits de la ville, et j’espère que personne ne m’a vu franchir les grilles de l’escalier. Je ne veux plus descendre. J’ai l’impression qu’ici, il ne peut plus m’atteindre.


Mais cela ne dure pas.


Il me ramène à lui avec un SMS qui me remet les pieds sur terre : « Qu’est-ce qui t’a pris de monter là-haut ? Fais gaffe à ne pas devenir sourd. Ne bouge pas, je t’appelle. A t’tal ! ».


Il est là. J’en étais sûr. Mais qui est-il ? Le parvis de l’église est désert, quelques personnes remontent la Rue des Anges.


Je hurle : « Mais pourquoi tu fais ça ! Je n’ai pas de secret !».


Une vielle dame lève péniblement la tête. Et lui, il est tout près d’ici, en train de composer mon numéro, probablement en souriant, du plaisir que lui donne son bouffon.


Mon téléphone entonne le « Highway to hell » d’AC/DC.


A la première note, comme un sprinter aux ordres du coup de pistolet de départ, je jaillis de mes starting-blocks, je décroche et je m’élance dans le vide.


« Nouvelle mauvaise » anonyme, par arpenteur, standard téléphonique depuis 1971


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