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Au nom de quelle humanité ?

Publié le : 06 septembre 2008 à 09:47 par Une âme malade
Catégorie : Nouvelles / Essais

Je marche, lentement, laissant mon regard vide planer sur cette immense couche de béton. Il n’y a rien d’autre à voir par ici : le ciel, noir comme à son accoutumée, nous rappelle le monde dans lequel nous, enfin dans lequel je vis. La plupart des vieux buildings manquent de s’écrouler, certains réussissent d’ailleurs. Et entre les buildings et le sol uniforme, il y a…rien. Le vide, le néant. Il n’y a presque plus personne dans ces bas-quartiers. Les gens normaux sont soit très loin depuis une ou deux éternités, soit endormis pour autant de temps. Depuis Leur arrivée, le Monde a bien changé, accroissant le fossé entre les « pauvres » et les « riches », qui sont devenus les « condamnés » et les « vivants », ou « en sursis » pour les pessimistes.

Ils nous sont tombés dessus par hasard, sans que l’on ne comprenne trop pourquoi. Un jour, on a retrouvé un cadavre mutilé, une expression d’horreur pure peinte sur le visage. Le lendemain, une femme était transformée en soupe informe, avec juste quelques restes encore solides. Les gens ont commencé à parler, à trop parler, de plus en plus souvent et de plus en plus fort. Au début, on a cru à un psychopathe qui voudrait entrer dans la légende, se faire passer pour un démon ou n’importe quelle créature de cauchemar. C’est vrai que ça doit être assez jouissif, sur les bords. Alors les flics ont commencé à réagir : ils ont coffré trois types sans raison, histoire de faire croire à la populace que les monstres étaient partis. Il paraît qu’ils n’ont pas été tendres avec leurs nouveaux jouets…certains passants ont parlé de cris de douleur horribles, suivis de hurlements proprement inhumains…de rage d’abord, puis de douleur. Le lendemain, on retrouvait un commissariat tapissé de sang et les cadavres éventrés de deux prisonniers. Mais l’image la plus terrible, celle qui marqua tous les esprits, fut cette vision de trois policiers éviscérés, comme des poissons. C’est à ce moment qu’on a compris que les humains n’étaient plus seuls. Une créature quelconque rôdait dans notre belle ville, et avait décidé de massacrer ses habitants.

Une semaine plus tard, on a entendu parler d’évènements semblables dans la capitale. Puis dans le monde. On aurait dit qu’une chaîne s’était brisée, qu’une des lois fondamentales de notre monde avait été abrogée par le Diable pour faire souffrir ces abrutis d’humains. Très rapidement, les nouveaux aristocrates ont profité de la situation pour créer de gigantesques centres-villes blindés, laissant la majorité de la population dans des quartiers sans défense. La police a déserté les quartiers pauvres, ne défendant que ces nouveaux petits rois. Voilà pourquoi nous sommes les « condamnés » : peu importe quand, nous mourrons tous, à moins de trouver un moyen miraculeux pour rentrer chez ceux dont la vie importe.


Aujourd’hui, le ciel est plus noir encore que d’habitude. Je n’aime pas jouer les devins, mais je dois avouer que ces derniers temps, les signes mystiques m’ont bien aidé à survivre. Peut-être est-ce juste mon intuition, en réalité. Toujours est-il que cet air lourd, cette lumière absente et cet infâme parfum de mort nouent mon estomac alors que j’approche du bâtiment miteux qui nous sert de mairie. Autrefois, c’était sûrement une belle bâtisse : plutôt haute, en belle pierre, de riches gravures sur l’entrée…sa déchéance a de quoi révolter. Mais de nos jours, c’est surtout le seul bâtiment un tant soit peu peuplé, surtout aujourd’hui : c’est le jour de la distribution de nourriture. Même parmi les protégés, il y en a encore qui pensent à nous et qui font livrer de quoi nous faire survivre. Il y a même parfois des armes, pour ceux qui voudraient s’auto-proclamer défenseurs des opprimés. M’est avis qu’ils nous regardent surtout à travers un aquarium…et il n’y aurait plus de spectacle si nous venions tous à mourir … si ?

Mais, malgré mon immense joie à l’idée de survivre une semaine de plus, je ne peux m’empêcher de ressentir une certaine appréhension lorsque je franchis le seuil de la porte principale.

Et le ciel avait raison.


— Pi…pitié ! Nous faites pas de mal ! On fera tout ce que vous voudrez !

— Cela m’étonnerait…

La voix me glace le sang. Ce son aigu, désincarné, semble poussé par une âme damnée. Cette voix écorchée, inhumaine, traduit une douleur que je suis incapable d’imaginer. On dirait la voix d’un avatar de la vengeance.

Pourtant, pour une raison inconnue, j’entre. J’entre et je me fige sur place. C’est la première fois que j’en vois une : normalement, elles ne laissent aucun témoin. La créature n’a rien d’humain, c’est clair : une mousse rouge sang recouvre son corps, indiscernable sous cette couche. De nombreux pieux rougeâtres sortent de partout, comme s’ils perforaient sa chair. De dos, je devine ce qui ressemble à des ailes meurtries, ne pouvant certainement pas voler. Malgré sa laideur apparente, quelque chose dans cette monstruosité m’interpelle. Devant elle, au loin, j’aperçois une foule apeurée. Belle prise en effet que ces dizaines de personnes. Bon jour, bonne heure : le massacre promet d’être sanglant. Certains sont recroquevillés sur eux-mêmes dans une position de vaine protection, d’autres, à genoux, prient un Dieu qui ne viendra pas les sauver. Les plus pathétiques rampent devant la créature, implorant un pardon qu’elle ne semble pas prête à accorder. Soudain, un homme se lève, brandit un revolver et braille :

— Bon, ça suffit maintenant. Casse-toi et mon père te laissera peut-être chasser quelques misérables bâtards. Les Hommes en Noir ne pardonnent pas, chienne.

Les Hommes en Noir, c’est la seconde preuve de l’intérêt des haut placés pour notre vie. C’est une unité de prisonniers, d’anciens légionnaires sociopathes et d’autres malades mentaux qui traque les Créatures chez nous. En échange de leurs trophées, on les laisse vivre, et certains le font même par plaisir. Intégrer les Hommes en Noir, c’est le meilleur moyen pour un assoiffé de sang de passer pour un héros tout en perpétuant quelques massacres. Le père de ce jeune homme bien habillé et prétentieux en ferait donc partie ? Il a dû terriblement le décevoir pour être forcé de rester ici. Ou alors est-il venu se moquer de nous ? Ce n’est pas impossible.

Il n’aura cependant pas l’occasion de le faire. Sa main armée tombe par terre dans une gerbe de sang tandis que, de l’autre, il tient son moignon. Relevant la tête, il se prépare à beugler une insulte pour oublier la douleur au moment où un pieu gigantesque vient le perforer de part en part. Il ne peut rien faire, la Créature semble évoluer dans un monde où le temps ne s’écoule pas de la même manière. Il n’a même pas eu le temps de crier qu’il baigne dans ses propres entrailles.

Laissant le corps à l’agonie, elle se rapproche d’une foule de plus en plus paniquée, probablement pour son plus grand bonheur.


Alors, tandis que ma raison m’ordonne de détaler, un quelconque instinct guerrier stupide me fait ouvrir ma grande gueule :

— Regarde par ici, plutôt.

Contre toute attente, elle se retourne. Sa tête, contrairement au reste de son corps, semble presque humaine. Le teint est tout aussi rouge que le reste, la peau semble comme mise à vif par une torture quelconque, mais les formes rappellent celles d’un être humain.

Lentement, elle se rapproche de moi. Le sol vibre sous ses pas, et je sens qu’elle essaie de me terroriser. Pourtant, mon estomac s’est dénoué et, en vérité, je n’ai plus l’impression de la craindre. Peut-être ai-je toujours voulu mourir ?

A quelques mètres, elle s’arrête et, de sa voix démoniaque, me demande :

— Que veux-tu, humain… ?

Elle prononce ce mot avec dégoût. Derrière elle, tous les yeux sont rivés sur l’abruti qui défie celle qui a osé tuer le fils d’un des Hommes en Noir.

Avant de répondre, je prends le temps d’observer son regards, maintenant qu’elle est plus proche de moi. Ses yeux jaunes pétillent, comme si…comme s’ils cachaient une âme. Même, en plongeant mon regard dans le sien, en soutenant ses menaces, je parviens à gratter légèrement la carapace monstrueuse. Et, au-delà de l’insoutenable haine, au-delà de cette colère noire qui broie les humains comme des fétus de paille, je vois une douleur indicible. Cachée dans les tréfonds du « monstre » se trouve une âme en peine, une créature profondément blessée par je ne sais quoi qui a transformé cette blessure en force.

— Tu as…une âme, réussis-je à articuler faiblement en guise de réponse.

La surprise se peint sur son visage, qui semble encore se durcir après mes paroles. Ses yeux rétrécissent, je vois bien qu’elle tente de cacher ce que j’ai vu. Soudain, sans prévenir, elle hurle un « Assez ! », avant de murmurer quelque chose que je ne comprends pas, quelque chose qui a un rapport avec la mort, sûrement la mienne. Je ne suis déjà plus de ce monde.


Le tonnerre gronde. Je me dépêche de rentrer chez moi. D’après mes sensations, je suis dans un corps plutôt faible, et jeune. Une fillette je dirais. Elle court sous la pluie, elle se dépêche de rentrer. Elle n’aime pas être mouillée, et puis je sens qu’elle a envie de rejoindre sa mère. Elle est pleine d’illusions, ce qui est normal à son âge. Soudain, je la sens trébucher. Elle tombe sur le sol sale, s’écorche les mains en tentant de se protéger. Pourquoi est-elle tombée ? La réponse vient des deux côtés, de derrière les sombres bâtisses qui bordent la route : d’autres enfants, au regard malfaisant, s’approchent. Ils ont dû tendre un fil de nylon, mais elle ne le comprend pas. La petite fille, apeurée, regarde à gauche, à droite, ne comprenant pas. D’autres encore viennent par devant, toute fuite est impossible.

— Qu…qu’est-ce que vous faites ?

Aucune réponse. Le premier des gamins, un gros garçon, se contente de l’envoyer par terre d’un coup de batte de baseball. J’ai mal. Mes nerfs, non-habitués à cela, sont en feu. Mais d’autres coups pleuvent. Je sens des pointes s’enfoncer dans mes petites jambes : l’un des « enfants » a une chaussure avec des sortes de crampons. Je crie de plus belle, mais eux rigolent. Je suis ballottée : un coup de pied m’envoie d’un côté, et la seconde suivante je suis prise par le cou pour être jetée à nouveau. Qu’ai-je fait ? Rien.

Cela dure de longues minutes. Mon corps, meurtri, est sur le point de lâcher lorsque le gros porc lâche on « Allez on se casse », mettant fin à la séance de torture.

Mais je sais qu’un jour, ils paieront. Tous.

Puis un voile noir.


Un fracas. Une porte que l’on défonce, je crois. Il fait sombre dans la maison (une maison ?), j’ai l’impression que le courant a été coupé. Un orage peut-être ? Un cambriolage ? Après quelques minutes d’attente, je descends (une maison à plusieurs étages ?) pour aller voir ce qui se passe. D’après ce que je ressens, je dois désormais avoir une douzaine d’années, et les blessures ont fini par cicatriser. Nul n’en a jamais rien su, pas même mes parents. C’est le bordel, j’entends des cris étouffés. Un coup de feu : un cri m’échappe et mes jambes accélèrent. Lorsque j’arrive aux dernières marches, je vois un spectacle terrible : mon père est étendu sur le sol, baignant dans son sang. Son visage reflète son incompréhension, sa surprise lorsqu’il a compris qu’il allait mourir pour…rien. Je relève la tête, et mon esprit crie lorsque je reconnais ces uniformes : ce sont les Hommes en Noir. La gamine, elle, ne les connaît pas et les regarde, médusée, entailler la peau de sa mère qui se débat comme une damnée.

— Laissez ma maman tranquille…tente-elle de crier, rattrapée par ses sanglots.

Les hommes prennent alors conscience de sa présence, les torches se tournent vers elle, l’aveuglant.

De mon regard embué, je les vois sourire. Ils ont une idée tordue. Ce sont des démons. L’un d’eux, un homme gigantesque dont je ne vois pas le visage, me prend la main. Je résiste, je sens que je ne dois pas, mais je suis trop faible. Il me donne un couteau, et m’emmène vers ma mère, qui est ligotée à demie-nue sur une chaise. Ses yeux sont rouges d’avoir trop pleuré, c’est tout ce que je vois. Je vois aussi ma main, forcée de se rapprocher de son ventre dénudé. Je pleure, je hurle, je me débats, mais je ne peux rien faire : lentement, la lame perfore le corps de « maman », qui crie sa douleur, amplifiant la mienne. Et je frappe, encore et encore. Le ventre s’ouvre, je suis pleine de sang, et maman n’est toujours pas morte ! Son corps est encore secoué de spasmes, de sanglots. Alors, pour la dernière fois, ma main s’abaisse. La lame perfore la gorge dans une gerbe rougeâtre, et je m’effondre sur le sol. Le choc est tel que je sens mon véritable corps lâcher prise en même temps.

L’un des hommes coupe alors les liens qui retenaient ma mère, et pousse le cadavre d’un coup de pied. Je me sens à nouveau emportée, et je remplace bientôt maman sur la chaise. Je suis comme elle : mes yeux sont rougis par les pleurs, et c’est un flot continuel qui s’écoule sur mes joues. Que peuvent-ils faire de pire que me forcer à tuer ma propre mère ? J’ai ma réponse lorsque l’un d’eux, qui semble être le chef puisqu’il aboie de temps en temps des ordres aux autres, déboutonne sa ceinture. Bien sûr. Un haut-le-cœur prend mon esprit alors que je comprends l’étendue de la monstruosité de ces créatures.

Je peux sentir son haleine fétide. Je l’entends susurrer des mots imprononçables. Et puis je ferme les yeux, ne pouvant supporter cette scène. Je le sens à l’intérieur de moi, j’entends ses cris et ses gémissements de plaisir. Je les sens tous, qui souillent chacun leur tour le corps de cette pauvre fille.

Et puis ils s’en vont, laissant là cette âme morte dans un corps encore vivant.

Et là, je sens la Haine prendre forme. Toute ma vision s’obscurcit, je ne vois plus que des flammes. Tout ce monde maudit part en fumée, aucune de ces créatures abjectes ne pourra y survivre. Tout doit périr. Il n’y a plus que la Mort qui puisse sauver ce monde de l’inhumanité humaine.


Haletant, je reprends connaissance dans le monde réel. Je sens un goût désagréable dans ma bouche, et je comprends que j’ai failli vomir. Je me sens en effet très mal. J’ai du mal à faire la part des choses, du mal à sortir de cette Haine si vivace qui m’animait il y a encore quelques secondes. Puis je me souviens : ce regard de braise, cette créature étrange. Elle se tient là, devant moi mais plus loin que la dernière fois, attendant probablement ma réaction. Devant son absence, elle prend la parole :

— Ils méritent de mourir ! Tous !

Elle hurle de rage. Je dois réagir si je veux pouvoir servir à quelque chose. Je fais un pas, deux, trois vers elle. Elle détourne le regard, je le sens. Elle ne veut pas avoir à soutenir mes yeux, elle ne veut peut-être pas voir son reflet à l’intérieur.

— Regarde !

J’accélère le pas. Plus que quelques mètres. J’arrive enfin à son niveau. Elle tremble, elle ne comprend pas ma réaction. Moi non plus, en vérité, mais je ne m’embarrasse pas de ce détail. Je plonge mon regard dans le sien. Cette fois, c’est à moi d’envoyer mes souvenirs si je veux qu’elle ait la moindre chance de s’en sortir.


La Haine. Encore et toujours. Immédiatement, elle m’emporte. Je résiste. Cette fois je suis le maître du jeu, c’est à mon tour d’envoyer des souvenirs. Malgré la pauvreté de ce monde, je tente de penser à quelque chose de joyeux. Si ma propre vie ne vaut rien, pourquoi tenter celle des autres ? Je prends un souvenir quelques années en arrière, alors que je vivais encore dans une certaine insouciance.

Je crie. Je lève les bras. Nous sommes dans une fête foraine, dans un manège à sensations comme j’aime tant. Comme tous les adolescents. Je crie. Je hurle ma joie d’être en vie, tout simplement. Le bonheur de sentir mon corps vivre, sans artifice comme l’alcool ou le pétard. Je n’ai pas besoin de cela. Je suis en vie, c’est tout. Et ça me suffit à être heureux, pour le moment. Qu’en dis-tu, Créature ? N’as-tu jamais vécu cela, toi ? Parmi tous ces souvenirs atroces que tu m’as montré, n’y en a-t-il pas un seul qui ne soit une définition de la joie, tout simplement ? Passons à un autre souvenir.

Autour de moi il n’y a pratiquement que de l’herbe. Je suis bien ici. Mais je me sens bien surtout grâce à la présence de la somptueuse créature de rêve qui est allongée à mes côtés. Cela doit faire plusieurs heures que nous sommes là, côte à côte, main dans la main, sa chevelure blonde venant effleurer ma tête. Je sens la Créature énervée par ces bons sentiments. Alors je laisse couler le souvenir. Je la laisse vivre nos baisers fougueux, nos échanges de regards et de sourires. Il n’y a pas besoin de plus que cela pour que je revive ce doux moment.

Ô Créature, n’as-tu jamais vécu cela ? Ou au moins rêvé de le vivre ? Je suis persuadé que si. Au fond de toi, tu aimerais être à la place de cette fille à mes côtés, tu aimerais que je te regarde comme je la regarde. Ne le nie pas, Créature, et viens avec moi !

Les larmes ont tracé un sillon sur mes joues. Je suis seul. Elle est morte. Ma vie est morte, écrasée par ce connard d’alcoolique. La lame de rasoir est mon seul salut. Je l’approche de mon bras, lentement. Je continue de pleurer, mais la lame avance, centimètre par centimètre.

Et puis la porte s’ouvre. C’est ma sœur, je crois. J’ai du mal à la reconnaître, sans ses kilos de maquillage. Elle ne me laisse pas parler, elle m’enlace. Elle qui m’a toujours détesté. Du moins l’ai-je cru. A ce moment elle me prend dans ses bras, et mes larmes trouvent enfin une épaule. Je ne cherche pas à parler, à réfléchir : c’est inutile. Elle passera de longues heures avec moi s’il le faut, mais une chose est sûre : elle ne me laissera pas retoucher à cette damnée lame. Jamais.

Vois-tu, Créature, même dans la peine on peut trouver du bonheur. C’est dans la peine que j’ai découvert de nombreuses choses. La peine n’engendre pas forcément la haine. Ce chauffard s’est repenti, est devenu un homme bien, et est mort dignement quelques temps plus tard. Aurais-je dû le tuer de mes propres mains ? Je ne le crois pas.


Nous revenons à la réalité. C’est le moment de vérité. Elle n’a pas bougé, tentant de comprendre ce que je lui envoyais. Dans son regard, la Haine perd du terrain.

— Tu m’as montré des atrocités. Mais l’humain n’est pas que cela. Tu as choisi la voie de la destruction : mais à quoi cela sert-il ? A rien. Ce monde est pourri, tu dis ? Alors viens, viens avec moi et nous le changerons afin que dans dix ans, plus personne ne puisse penser cela. Ta Haine ne résout rien.

— Je…

La voix se transforme, peu à peu, et je mesure mes paroles. J’ai agi par instinct. Je ne suis pas du genre à défendre l’humanité, d’habitude. Peut-être est-ce le fait d’avoir replongé dans ces souvenirs qui m’a donné envie de ne pas voir tout ceci disparaître. Peut-être ai-je volontairement occulté ce monde noir pour ne voir que ses quelques rares bons côtés ? Ou alors ai-je été dans le vrai pour la première fois de ma vie ?

Sous mes yeux médusés, la Créature se transforme. Les pieux qui la transperçaient se rétractent, retournant dans les Enfers d’où ils n’auraient jamais dû s’échapper. Elle redevient une créature humaine. Elle est belle, très belle, elle me rappelle mon premier amour. Etait-elle comme cela avant de se transformer, ou a-t-elle voulu ressembler à ce qu’elle a trouvé de plus beau ?

Une larme de bonheur perle à mes yeux. J’ai transformé un monstre en être humain. J’ai montré la victoire de l’Espoir sur la Haine. Cela ne me ressemble pas, mais j’en suis heureux malgré le monde en décomposition qui m’entoure.


— Crève !

Un cinglé se jette sur elle. Je n’ai pas le temps de bouger. Elle non plus, elle ne s’est pas encore remise de son humanité, elle est en train de revivre. Il la poignarde. Il a un regard de fou, un regard digne d’un Homme Noir. Il fait partie de ceux qui rampaient, salopards hypocrites. Dès que la puissance disparaît, ils laissent libre cours à leur méchanceté. Je me crispe.

Le reste de la foule ne l’arrête pas. Au contraire. Hommes, femmes, enfants, tout le monde se jette sur la fille désormais démunie. Elle est rouée de coups, et je ne peux rien faire.

— Arrêtez ! Bordel, arrêtez !

Je cours vers eux malgré tout. Il faut que ce massacre cesse. Je ne l’entends plus. Elle doit pleurer en silence, ayant déjà vu par le passé que les cris de douleur ne font qu’augmenter le plaisir des tortionnaires. Un homme se retourne vers moi et me jette par terre sans ménagement. Je les ai sauvés, et ils l’ont déjà oublié. Ce ne sont qu’une bande de sauvages.

C’est quand ma vision se voile et que je les imagine tous morts que je comprends. Ils le méritent.

Au nom de quelle humanité ai-je refusé à cette créature une juste vengeance ? Au nom de quels principes ? Quelle humanité pouvez-vous voir dans ce déchaînement de bestialité ? Maintenant que personne ne les menace, ils laissent libre cours à leurs instincts. Leur cruauté est sans limite, leur sadisme insupportable. Est-ce ça, l’Humanité qui se cache derrière mes belles paroles ? J’en ai un haut-le-cœur, je manque de défaillir tellement mes propos me dégoûtent. Au nom de quelle humanité ai-je osé m’interposer ?

Je comprends alors. Il n’y a plus que la Mort. Sans raison apparente, je hurle de douleur. Des pieux me transpercent le corps de part en part, rougissent de mon sang. Ils l’absorbent. Ce corps ne vaut plus rien, je refuse d’être assimilé à ces animaux. Moins je leur ressemblerai, mieux ce sera. Que tout ce sang pourri aille sur ces pieux, et qu’il y reste pour l’éternité ! Qu’ils crèvent ! Tous ! La Haine libèrera ce monde !

— Regardez-moi, chiens !

Ma voix s’est déformée. Je suis méconnaissable. Je ne suis plus humain. J’en suis bien heureux. Les humains ne méritent pas de vivre. Cette bande de porcs vient d’implorer une mort lente et douloureuse, et je vais lui offrir.

Lentement, je me relève et marche vers eux. Ils s’éloignent, montrant le corps martyrisé sur lequel ils s’acharnaient. Elle est morte, depuis plusieurs minutes. Elle n’a rien dit, elle a juste laissé perler une larme. Une larme de regret. Ma rage s’intensifie. Je les vois brûler alors même que je n’ai encore rien fait. Je ne peux plus supporter leur présence. Qu’ils crèvent ! Qu’ils crèvent, bordel !

Leur regard est plein de terreur. Leurs yeux se sont rétrécis. Ils pensent à m’implorer. Bande de sous-merdes hypocrites. Sans aucun honneur. Comment osez-vous vivre, comment osez-vous fouler ce monde de vos pas purulents ?

Crevez !

La Haine a entendu mon appel. Ma volonté a été assez forte, enfin. Je les transperce avec mes pieux, je les transperce avec mon sang, avec leur propre sang maudit. Je les force à regarder leur création. Ils baignent dans leur liquide vital. Il n’y a nul autre endroit pour eux que celui-ci. Ils doivent tous rester ici, pourrir sur place. Ils n’ont plus qu’à être rongés par les vers comme l’est leur âme depuis trop longtemps.

Je le sais désormais. Seule la Mort délivrera les humains et, peut-être, leur fera comprendre ce qu’ils sont. Alors seulement je m’arrêterai de les pourchasser, de les massacrer, de les abattre à la chaîne comme les animaux qu’ils sont.

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Rédiger un commentaire sur ce texte Votre avis sur ce texte … (3 commentaires)
Avatar de Constance

Constance

Le 09 septembre 2008 à 21:02

Terrible récit que tu nous fais partager. Cela fait froid dans le dos, je dois le reconnaître mais ta plume précise et créative mérite qu'on lise ton texte jusqu'au bout.
Remonter au texte | #1021

Avatar de zoggdanoff

zoggdanoff

Le 28 septembre 2008 à 11:45

efficace
Remonter au texte | #1040

Pas d'avatar

Une âme malade

Le 29 décembre 2008 à 18:10

Oups, j'avais oublié de repasser par ici, le site ne bougeant pas à l'époque.
Eh bien, merci d'avoir lu et commenté, content que vous ayez apprécié. ;) Je vais peut-être poster d'autres textes, alors.
Remonter au texte | #1090


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